
Yana Kuzmanova Yanakieva, 2016
TRAJECTOIRE : POINT DE DÉPART & CHEMIN
Les chemins de la vie sont impénétrables. Ceux du vin le sont tout autant, comme il apparaîtra dans les lignes qui suivent. Impénétrables et uniques – depuis le point de départ, à travers le paysage ou le décor, suivant des lignes d’appui, parallèles ou sécantes.
J’ai toujours insisté sur le fait que le vin ne peut pas être le personnage principal dans l’histoire de quiconque. Il peut être un catalyseur, oui, mais jamais le centre. Il peut aussi être un chemin – et c’est précisément ce qu’il fut pour moi.
Face au terroir, à la vigne en tant que plante, au travail des hommes, et au vin comme résultat de leur dévouement, je me suis toujours sentie comme une voyageuse dotée d’un nez et d’un palais hypersensibles, d’une curiosité infinie et d’une grande ouverture d’esprit.
La nature, qui m’a offert ces sens, porte la responsabilité de cette hyper-sensibilité. Quant au chemin emprunté, nous y avons, avec le destin, mis notre grain de sel.
En cette lointaine année 2004, à la Galerie municipale de Bourgas – ma ville natale – j’ai rencontré l’homme qui deviendra mon mari et le père de notre enfant. Pendant un certain temps, nous avons travaillé en Bulgarie sur un projet de restauration de maisons de la Renaissance dans les Balkans. Puis – en raison de plusieurs circonstances – nous avons décidé, en 2005, de nous installer définitivement à Bordeaux, la ville dont il était originaire.
Durant notre « période bulgare » et nos escapades à Sofia, nous fréquentions le restaurant arménien d’Hilda Kazasyan. J’aime beaucoup la cuisine arménienne, et celle qu’elle proposait alors – Hilda, figure emblématique du jazz bulgare – était remarquable.
Lors d’un premier dîner avec des amis, mon partenaire d’affaires français fut invité à choisir un vin. Nous nous retrouvâmes devant un immense mur de bouteilles ; nous avons ri, tant le choix semblait infini – lequel serait « le nôtre » ? Et si un « destin du vin » existe vraiment, il nous avait placés là où il fallait : une bouteille reposait littéralement devant nous, à hauteur des yeux. Nous l’avons choisie. C’était un Haut-Médoc magique. De Bordeaux.
Fin 2008, la crise mondiale m’a contrainte à abandonner mon activité de galeriste et les expositions que j’organisais dans la Salle Gothique du mystique Saint-Émilion médiéval. Un conseiller du Pôle emploi m’a alors suggéré d’investir dans une formation professionnelle où, selon lui, je pourrais développer une brillante carrière : je parlais cinq langues couramment, et le monde du vin avait besoin de profils comme le mien.
Quelques recherches plus tard, début 2009, j’étais étudiante à l’Institut de commerce des vins et spiritueux de la Chambre de commerce de Bordeaux. J’y ai obtenu mon diplôme avec succès, soutenant la meilleure thèse de l’histoire de l’institut (39 ans à l’époque), tant à l’écrit qu’à l’oral. À ce moment-là, je ne savais pas encore que j’étais un nez – mais il était manifeste que j’avais le talent de parler et d’écrire.
C’est ainsi que mon odyssée a littéralement commencé.
Guide au Château Pichon-Baron en 2011, j’ai vécu les extases des dégustations verticales avec Jean-René Matignon – une âme généreuse de la Loire, qui percevait notre désir de connaissance.
À la même époque, au même endroit, j’ai rencontré celui qui devint un temps mon « guide du vin » : Shalom Chin, Master Sommelier de Singapour. À son invitation, nous avons entrepris un voyage de dix jours sur la Loire, à la rencontre exclusive de domaines biodynamiques et nature. Ce voyage mériterait un chapitre entier – un jour, si Dieu me prête vie, il sera dans mes mémoires. Je ne dirai ici qu’une chose : je suis rentrée à Bordeaux avec un coffre rempli de bouteilles, et avec un nez et un palais enrichis par les « jus de terre ligériens fermentés » les plus purs. Une seule aspiration m’habitait : y retourner au plus vite.
La biodynamie, et en particulier la viticulture, avait ouvert en moi ce que j’apprécie le plus : la pureté et l’authenticité.
Autour de cette période, au bar à vin BU de Pascal Druard, nous nous réunissions entre amis du vin. Une soirée, j’ai goûté pour la première fois les vins de Philippe Betschart du Château Les Graves de Viaud. C’était une dégustation de domaines certifiés ou en cours de certification Demeter. La rencontre avec ces vignerons n’enrichissait pas seulement la dégustation : elle me conduisait à leur philosophie, à leur compréhension de la Nature Vivante, au rôle du vin sur l’homme – corps et esprit –, et à leur engagement envers la Terre, notre seule maison.
En 2015, après presque un an passé en Chine, où j’avais dégusté plusieurs millésimes du Château Palmer lors de l’anniversaire d’un club de vin local, je les ai contactés à mon retour. Ce fut l’une des vendanges les plus mémorables de ma vie. Une visite de plus de deux heures, riche d’explications sur les pratiques biodynamiques du domaine, qui s’acheva par une dégustation de vins d’avant et d’après certification. La différence dans la pureté et l’authenticité du même terroir m’a laissée stupéfaite.
En 2016, guidée par ma passion pour l’art culinaire, j’ai participé – et remporté – le Grand Concours Cuisine du Château Guiraud, autre domaine biodynamique. J’ai gagné des produits fermiers magnifiques, quelques « flacons » remarquables, et une visite qui a enrichi mes connaissances.
En 2018, invitée par l’Association des œnologues de Bordeaux, j’ai assisté à une conférence inoubliable : l’équipe du Château Ferrière, Margaux, nous a plongés dans ce que je nomme une « extase viticole » – explications détaillées de la biodynamie pratiquée, suivies de la dégustation de six millésimes du domaine. Ce moment n’a fait que confirmer ma conviction grandissante : C’est la voie.
Fin 2019, une conférence consacrée à l’avenir des vins de Bordeaux, organisée par KEDGE Business School, s’est terminée par la dégustation des vins de Vineam, présentés par Jean-Baptiste Soula – Directeur et œnologue visionnaire, initiateur de la transformation biodynamique des domaines qu’on lui confiait. À mes yeux, une évidence se dessinait déjà : si les vins de Bordeaux ont un avenir, il sera lié au goût de plus en plus exigeant du consommateur conscient – celui qui cherche la pureté et l’authenticité.
Puis vint la période COVID, qui bouleversa le monde. Et ma vie en
particulier.
Les réseaux sociaux débordaient alors de bouchons
arrachés, de murs de bouteilles vides, d’avertissements sur
l’alcool, d’alternatives pour gérer le stress – comme si le
stress se traitait à coups de verres, ou comme si rester enfermé
était moins nocif qu’un verre de vin le soir…
J’avais mon propre équilibre : yoga le matin, thés chinois et japonais dans la journée, un petit verre le soir.
Je tentais de me projeter : je venais tout juste d’atteindre un élan dans mon activité de guide, et hop – un virus y mettait fin. J’étais dépendante d’un lieu (Bordeaux), d’une activité (l’œnotourisme) – beaucoup trop de dépendances pour mon esprit libre.
La décision est tombée d’un bloc : je devais me lancer dans une activité me permettant de travailler de n’importe où, et de m’exprimer comme créatrice.
J’ai écrit une pièce de théâtre et sa scénographie, devenue projet culturel de Bordeaux 2021.
J’ai accompagné des ministres pendant la PFUE.
J’ai étudié la gestion de projets digitaux.
J’ai travaillé comme designer d’intérieur, créatrice d’objets outils, rédactrice de contenus, conceptrice de logos…j’ai créé….
Je voulais échapper à toute forme de dépendance.
J’ai
traversé des transformations extrêmes : anti-consumérisme,
hygiénisme, véganisme, abstinence… Je voulais tester ma
résistance, mon indépendance. Je n’étais pas bien dans ces
extrêmes, mais j’ai compris que je pouvais aller jusqu’au bout –
et cette quête m’a à la fois tourmentée et éclairée.
Mon père écoutait sagement mes théories avant de se moquer gentiment, me racontant ses recettes de joues grillées ou de ragoûts… Ses paroles me touchent aujourd’hui. Il disait : « Trop de sainteté ne plaît même pas à Dieu ». Et il avait raison.
BORDEAUX – RENAISSANCE
Après une pause, je suis revenue à Bordeaux et j’ai découvert une ville transformée : plus verte, plus vivante, plus libre, plus jeune, plus culturelle.
La pierre néoclassique se mariait désormais à une nature omniprésente – une harmonie stimulante et régénérante.
Les touristes remplissaient places, ruelles, églises, terrasses. Les cartes des restaurants s’étaient diversifiées, les cartes des vins élargies, enrichies, imaginatives.
Le 13 mai dernier, en pleine effervescence printanière, La Cité du Vin nous a offert une conférence exceptionnelle avec Claire Villars-Lurton – propriétaire et gérante de Château Ferrière et Château Haut-Bages Libéral, femme de vision et d’engagement. Elle a raconté son parcours, ses choix, leurs résultats. Et nous avons dégusté ces résultats après la conférence.
VIN & CONSOMMATION
J’ai commencé à consacrer plus de temps à la dégustation en elle-même. Je l’avais toujours fait, mais désormais je me laissais aller : je laissais mon nez me conduire lentement vers des endroits où autrefois je galopais, non par précipitation, mais parce que ma perception était rapide, intense, précise.
Tandis que les autres passaient au deuxième verre, mon nez et mon palais exploraient lentement les manifestations naturelles dans les « jus de terre de raisin fermentés ».
Je me suis mise à consommer principalement des vins biodynamiques ou naturels – qualité au-dessus de tout.
Et j’ai constaté, avec joie, que ces étalages grandiloquents de vingt bouteilles vides, souvent publiés sur les réseaux par, commençaient à disparaître.
« Le grand étalage » après « la grande beuverie » m’a toujours fait rire. Aujourd’hui, il me semble même burlesque.
Ainsi, le vin n’est plus un moyen d’affichage.
Il est un produit culturel. Un plaisir.
Rien à voir avec la santé, même si beaucoup avouent se sentir dynamisés après un vin biodynamique. Je le confirme car je fait partie du groupe.
Cet élan m’a remplie d’enthousiasme. Le retour à mon métier de guide s’est alors imposé – à condition de ne faire aucun compromis, ni avec ma conscience profondément liée à la nature, ni avec la confiance que me portent les amateurs qui viennent me rencontrer.
J’ai donc décidé de concevoir un circuit exclusivement dédié aux domaines biodynamiques.
Et ce retour devait être précédé d’une descente intérieure, afin que ma décision naisse d’une conscience claire.
LA VIGNE, LE VIN ET LA VIE
Je m’étais juré de ne
jamais écrire un texte commençant par :
« La journée était
prometteuse, le soleil illuminait le ciel azur… »
Qui n’a pas
lu cent fois ce type d’introduction ?
Alors essayons autrement.
7 novembre 2025.
Le matin est tôt. À travers la fenêtre de la salle à manger, la végétation givrée du jardin semble croustillante, comme confite. Nous attendons le soleil. Un bol de graines de grenade, un café court, un morceau de pain – je m’installe.
Je me sens entièrement dynamisée. Assise, je me centre, j’aiguise mes sens dans le relâchement. Cela ne prend pas longtemps.
Je vais bientôt entrer dans un cadre familier : le terroir du Château Les Graves de Viaud. Tous mes sens seront nécessaires.

Philippe et moi sommes liés par des années d’amitié, des dégustations innombrables, toute la gamme du domaine, la marque Colombine. Le Blanc Colombine m’a même accompagnée en 2020 à la résidence Boisbuchet ; l’Orange et le Vinum Clarum ont célébré ma fête onomastique.
Cette visite était la deuxième. En mai, j’avais rejoint l’équipe de bénévoles qui plantait une nouvelle parcelle. J’avais apporté en cadeau : deux plantes d’un cépage blanc bulgare résistant. Replanter était émouvant : « Vont-elles s’enraciner ? », pensais-je.
Les vendanges étaient terminées, les vins reposaient dans leurs nouvelles demeures. Les travaux de vigne reprendraient lundi.
Ce vendredi-là, dernier jour de semaine pour certains, nous étions comme traversés — irradiés — par un de ces élans rares, peut-être le dernier, où la lumière se fait brûlante, presque incandescente, et s’infuse en tout.
Oui — un éclair de rayonnement ardent, gorgé de vie, venu nous rappeler l’essentiel :
Tout Est.
La Terre Est.
Le Moment Est.
La Vie Est.
Nous avons filmé le
reportage : domaine, pratiques biodynamiques, chai,
dégustations…
C’est le premier d’un projet plus vaste, que
je garde encore secret.

Je souhaitais retourner parmi les vignes – je ressens pour elles un attachement très particulier : fines et élancées lorsqu’elles sont jeunes ; élégantes dans leur maturité ; sculptées par le temps en formes sensuelles. À partir d’un certain âge, impossible de définir l’âge moyen d’une vigne : elle peut dépasser la vie humaine, ou être interrompue…
« Celles-ci sont parmi les plus âgées – plus de 50 ans », dit Philippe.
« Comme c’est intéressant : nous avons presque le même âge. Je suis juste un peu plus jeune », ai-je pensé à voix haute.
« Oui, exactement. Même génération. »
Je rentre dans le rang, je les observe : leurs troncs sont une calligraphie 3D singulière. Toucher leur écorce, c’est comme toucher un proche : telle est leur énergie vitale. Et rien d’étonnant : elles vivent dans un espace propre, sans produits chimiques, nourries d’élixirs dynamisants. Comment ne seraient-elles pas vivantes ?

LE VIN ET L’ÂME
Je rentre avec toute une vendange d’impressions, de pensées et de sensations. Pour les canaliser, je marche dans le jardin.
Le soleil continue d’émettre ; tout au fond, quelques violettes profitent de cette douce radiation.
Pour les sentir, je m’allonge littéralement au sol et plonge mon nez dans leur panache de verdure.
« C’est incroyable qu’elles aient repoussé. Elles se sont trompées, les petites… Avec ces températures anormales… La nature entière est dérégulée. »

Les violettes sont parmi mes
fleurs préférées.
On retrouve leurs notes dans certains cépages
: Cabernet Franc, Syrah, Gewürztraminer… Ce qui explique mon amour
fou pour ces vins.
Dans certains vins, le Cabernet Franc exprime aussi la feuille de violette.
Dans un Château La Gaffelière 2017, j’ai trouvé tout le bouquet : fleur et feuilles. Dans le 2018, davantage de fleurs.

Je ressens une proximité
particulière avec la violette – peut-être parce que j’associe
sa nature à la mienne ? Petite en taille, immense en intensité
aromatique. D’une authenticité fine et tranchante.
La nature
est géniale : une feuille en forme de cœur, une tige fine, une tête
d’un violet profond… Une simplicité débarrassée de tout
superflu.
Leur apparition en novembre m’a bouleversée ; je ne pouvais pas les ignorer.
Plus tard, au crépuscule, j’écris à une amie de longue date pour lui souhaiter son anniversaire.
Un voile orangé-violet couvre le ciel ; la lumière descend comme dans le nid des racines de la végétation.
J’ajoute une chanson : un morceau de Fun Lovin’ Criminals. Je les ai vus récemment à Bordeaux ; leur musique anime encore mes jours, comme dans les années 90.
Elle me répond :
« Je vais les écouter tout de suite, Yanouchka… Ça me rappelle V… Tu sais qu’il est décédé ? Fun Lovin’ était un de ses groupes préférés quand on était ensemble… Ça me rend tellement triste, je sens que je vais pleurer… »
Je reste sans mots.
Je ne
savais pas.
J’étais coupée des réseaux, coupée de la
Bulgarie, à ce moment-là.
La nouvelle tombe comme une bille de plomb. Elle descend du cerveau au cœur et s’y écrase. Mon cœur se contracte, engourdi.
Deux larmes chaudes dévalent, traçant des sillons de tristesse.
Je suis seule en ce moment, sans personne à qui dire ma peine, alors même que nous nous étions perdus de vue depuis longtemps.
On n’a pas besoin de la proximité du quotidien pour ressentir quelqu’un. Car ce que nous portons dans nos cœurs comme souvenir de lui est l’impression qu’il a laissée en nous.
V. avait à peine 53 ans – comme les vignes de Philippe, un bel âge mûr.
Il était né au cœur de l’année, portait un noyau solaire, une grande intelligence du cœur et de l’esprit.
Étudiants, nous étions des acteurs accomplis dans cette réalité « tarantinienne » à la bulgare.
J’allume une bougie. J’ouvre une bouteille. Je verse un peu dans un bol.
Je bois une gorgée.
C’est ainsi que cela se fait, et c’est ainsi que je fais.
Dehors, la nuit est tombée. Enveloppée dans mon châle, je n’ai pas froid.
Je sens le vin descendre le long de ma gorge, traverser ma poitrine et la réchauffer profondément.
Les trois gorgées atteignent enfin le sanctuaire intérieur. N’était pas mon imaginaire qui plantait des notes de violettes en arrière-goût ?
Mon âme se dénoue, libère la tristesse ; elle s’éloigne dans le néant.
Je regarde la bougie, son halo. Peut-être que les âmes, lorsqu’elles montent, ressemblent à cela.
Voilà pourquoi je ne cesserai pas de boire du vin.
Avec lui, nous marquons nos fêtes, nos moments, nos victoires, nos défaites, nos rencontres, nos peines, nos joies.
Tout cela fait partie de la vie.
Je continuerai à boire du vin, mais pas n’importe lequel : la pureté et l’authenticité seront toujours mon choix.
Quant à la quantité… c’est un long sujet. Je pourrais vous raconter ce que j’ai appris des vignerons biodynamiques lors de cette rencontre au bar BU.
Ou mes recherches sur les énergies et les principes qui gouvernent l’être humain selon la médecine chinoise – quand vous viendrez me visiter à Bordeaux.
D’ici là :
Portez-vous
bien.
Si vous le souhaitez, buvez des vins purs et savoureux, avec
modération.
Salutations de Bordeaux,
Yana

Tous droits réservés ©Yana Kuzmanova Yanakieva 2025




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